En cette période très particulière, un peu flottante, de "dé-re-confinement", nombre d'entre nous n'ont pas changé grand chose à leur manière de vivre et de travailler depuis le 11 Mai.
C'est mon cas également, alors je me suis dit que j'allais prendre le temps de partager avec vous une autre histoire de trésor de naufrage, après vous avoir parlé du VOC Rooswijk 1739 https://fr.numista.com/forum/topic94002.html et du HMS Association 1707 https://fr.numista.com/forum/topic93708.html.
Je pensais vous parler de Golfe du Mexique ou de Floride, mais le temps pluvieux de ce week end m'a plutôt incité à rester dans les eaux froides de la Manche...
Voici une autre "Pièce de huit" acquise il y a quelques temps:


Il s'agit encore une fois de la pièce de 8 reales de type «Columnarios» frappée à partir de 1732 à Mexico : https://fr.numista.com/catalogue/pieces15066.html
Sur l'avers, sont représentés les deux mondes, l'ancien et le nouveau, désormais réunis par la Couronne d'Espagne. Ces deux mondes, flottant sur des vagues, sont encadrés par les deux « Colonnes d'Hercule », qui représentaient sous l'Antiquité le détroit de Gibraltar, porte ouverte autrefois sur l'inconnu. Ces colonnes sont drapées par la devise latine de l'Espagne « PLUS ULTRA » (certains pensent que le symbole du dollar ($) proviendrait des colonnes entourées des bannières). L'ensemble est surmonté de la mention « UTRA QUE UNUM »(« Les deux ne font qu'un »). Figure ensuite la marque d'atelier de Mexico, et l'année.
Au revers figure les mentions : « PHILIP V .D.G.HISPAN.ET.IND.REX » (« Par la grâce de Dieu, Roi d'Espagne et des Indes »), « MF » (marque de l'essayeur), 8, et l'Ecu d'Espagne.
Cette monnaie de 8 reales (la fameuse « pièce de huit ») était LA devise du commerce international, en quelque sorte le dollar US de l'époque.
Cet exemplaire est de 1735, c'est une type « flan large » qui pèse 26,10 grammes, et mesure 41 mm de diamètre.
Bien qu'en état relativement correct pour une monnaie d'épave, (peu corrodée), elle a passé tout de même presque deux siècles et demi au fond des océans, car elle provient de l'épave du "VOC Hollandia", qui a sombré en 1743 sur les récifs des Iles Scilly (GB).
Le Hollandia, nouveau navire construit en 1742, par les chantiers de la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales (VOC : Vereenigde Oost-Indische Compagnie), d'un nouveau type expérimental, jaugeait 700 tonneaux et mesurait 42m.

représentation du Hollandia
Il faut savoir que la VOC est considérée comme la première multinationale privée, mais aussi peut-être la plus puissante entreprise privée n'ayant jamais existé : elle était même plus puissante et plus riche que les Provinces Unies (qui deviendront ensuite les Pays bas). Elle avait sa flotte de navires, sa propre armée, elle pouvait même frapper monnaie ! La VOC a fait la fortune des hollandais aux XVIIè et XVIIIè siècles.


Chantier naval et monnaie de la VOC
Les vaisseaux de la VOC étaient autant des navires de commerce que de guerre, et étaient assez similaires aux vaisseaux de ligne : ainsi, le Hollandia était équipé d'environ 40 canons (on ne connaît pas le nombre précis). Il fallait bien se protéger des pirates (qui, à partir de 1700/1710, étaient très présents dans l'Océan Indien, délaissant peu à peu les Caraïbes), mais aussi des puissances maritimes rivales (Françaises et Anglaises notamment). Au cours de son existence, la VOC a tout de même perdu environ... 250 navires !
En Juin 1743 (ou Juillet, selon le calendrier utilisé), le Hollandia quitte l'Ile de Texel (Pays Bas), pour un long périple d'environ huit mois, à destination de Batavia (actuelle Jakarta, Indonésie), via la Manche, les côtes de l'Afrique, le Cap de Bonne Espérance, puis le Détroit du Mozambique .


Carte des comptoirs de la VOC en 1665, et plan de Batavia
Il est accompagné de deux autres navires de la VOC. Son chargement est impressionnant : une valeur de 129.700 florins, constitué surtout de pièces d'argent des colonies espagnoles, de marchandises diverses, et 276 personnes (marins, militaires, mais aussi quelques personnalités).
10 jours après son départ, alors qu'il sort du Channel, dans le brouillard et la tempête, il se déporte vers les Iles Scilly.


Les Iles Scilly, au sud ouest de la Grande Bretagne
Il finit par heurter le récif de « Gunner Rock », le matin du 13 Juin (ou 13 Juillet selon calendrier utilisé) 1743. Le nom du récif viendrait des coups de canon qui auraient été tirés par l'équipage pour appeler à l'aide, en désespoir de cause.
Il finit par couler par 34m de fond, emportant avec lui les 276 personnes qui étaient à son bord.
Les tentatives de renflouement de l'épave, dont l'emplacement était connu de la VOC, ne donnèrent rien, faute de moyens technologiques suffisants à l'époque.
Le premier signe de l’épave arriva en 1971 : Un passionné de chasse au trésor, Rex Cowan, avait la certitude de pouvoir localiser l'épave, à l'aide de recherches faites à partir d'archives, à la fin de années 60.
En Septembre 1971, des plongeurs sous sa direction ont fini par localiser l'épave, à environ 800m de Gunner Rock, reposant sur le fond.

représentation du Hollandia
Jusqu'à aujourd'hui, c'est environ 40.000 pièces de différentes provenances qui ont été remontées. Mais la grande majorité est constituée par les pièces de 8 reales « columnarios » frappées à partir de 1732 au Mexique. Il y avait également quelques pièces de Mexico et de Potosi de type « cobs » (coupées à la cisaille dans des barres d'argent, et frappées à la main), mais aussi de Guatemala (rares).
Enfin, on trouva nombre de ducatons néerlandais (frappés de 1616 jusqu'à 1742), issus de la pratique habituelle de contrebande (j'en parle dans le post du « Rooswijk »).
Beaucoup de pièces de 8 reales de cette épave ont été montées en pendentif, pour les premières ventes aux enchères, comportant la mention « treasure from Hollandia, sunk 1743, Scilly, sterling silver ».

L'épave du Hollandia est, à ce jour, l'une des plus connues dans le monde de la collection des monnaies d'épaves.
Bon après midi!









